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Un enseignant réfugié dans le camp de réfugiés de Gendrassa, au Sud Soudan, quitte l'école après une longue journée d'enseignement dans une école primaire (Angela Wells/Service Jésuite des Réfugiés).

Nairobi, le 8 octobre 2015- La crise des réfugiés qui affecte l'Europe en ce moment est due à des réfugiés syriens, iraquiens, afghans, érythréens, soudanais, et autres africains, qui fuient la guerre et l'oppression. Les crises humanitaires perturbent l'éducation en retardant l'accès à l'école et en contribuant à faire grimper le nombre d'enfants qui quittent l'école avant la fin du cursus scolaire. Lorsque les situations d'urgence débouchent sur des déplacements, l'absence d'accès à une éducation de qualité peut avoir des effets désastreux sur la capacité des communautés à guérir et à prospérer.

De la Syrie à l'Afghanistan,  des camps d'Ethiopie qui abritent des réfugiés érythréens aux communautés du Sud Soudan qui hébergent des familles déplacées, le JRS tente

d'aider les réfugiés et les déplacés à devenir auto-suffisant par le biais de programmes éducatifs.

Par le biais de nos programmes éducatifs, le JRS accompagne et sert les réfugiés et les déplacés dans la partie méridionale du Soudan – aujourd'hui le pays indépendant du Sud Soudan – depuis 1992. Les écoles donnent espoir, et l'éducation crée une culture de paix qui permet aux réfugiés de faciliter leur réinstallation et leur intégration dans leurs nouveau pays, ou – et c'est l'espoir d'un grand nombre – de rentrer chez eux en tant que leaders de leurs communautés pour aider à reconstruire leurs pays.

Le droit fondamental des enfants à l'éducation court de grands risques dans les situations d'urgence. Les crises humanitaires – guerres, tremblements de terre, tsunamis, inondations, et conflits prolongés - perturbent l'éducation et contribuent à faire grimper le nombre d'enfants qui quittent l'école avant la fin du cursus scolaire. Lorsque les situations d'urgence débouchent sur des déplacements, l'absence d'accès à une éducation de qualité peut avoir des effets désastreux sur la capacité des communautés à guérir et à prospérer.

«Je suis né pendant la guerre, ma scolarité s'est déroulée pendant la guerre, je me suis mariée pendant la guerre, j'ai élevé mes six enfants pendant la guerre et aujourd'hui je vieillis et j'élève mes petits-enfants toujours pendant la guerre. J'en ai plus qu'assez de la guerre», a déclaré Lucia, une femme de 56 ans, dans le bureau du Service Jésuite des Réfugiés à Maban, Sud Soudan. Lucia a été déplacée quatre fois durant sa vie à cause de la violence. Dans son Sud Soudan natal, la violence vient par vagues, avec chaque nouveau cycle de la vie.

Il y a quatre ans, la communauté internationale avait célébré avec le Sud Soudan ce qui semblait être l'arrivée d'une nouvelle ère lorsqu'au terme de cinq décades de guerre le pays s'était relevé et avait gagné son indépendance. Malheureusement, la stabilité tant espérée n'avait pas pris le relais de la joie de l'indépendance.

Au Soudan, la guerre continuait, le gouvernement de Khartoum bombardait sans relâche ses propres états du Sud Kordofan et du Nil Bleu, sur la nouvelle frontière méridionale. Ces attaques ont réduit 500.000 personnes à l'assistance humanitaire et ont provoqué le départ de 130.000 habitants du Nil Bleu vers le Sud Soudan en quête de sécurité.

La violence a continué au Sud Soudan, jusqu'à se transformer en guerre civile après l'intensification du conflit en décembre 2013. Depuis 2011, date de l'indépendance du pays, on estime que de 50.000 à 100.000 personnes ont perdu la vie, et que plus de deux millions d'autres ont été déplacées. Une menace, nouvelle et à long terme, en est résulté: un tiers de la population sud soudanaise est confrontée à une sévère pénurie alimentaire.

«J'ai grandi pendant la guerre, mais ce n'était rien comparé à ce qui s'est passé dans les années qui viennent de s'écouler. Je vivais à Malakal lorsque les combats sont arrivés devant ma porte. Ma maison a été complètement détruite par un incendie. Le lendemain, j'ai trouvé des rebelles dans les ruines de ma maison. Ils avaient l'âge de mes fils et voulaient me prendre pour leur femme», a déclaré Lucia.

«J'ai réussi à m'échapper. Même si j'avais tout perdu, j'étais en vie. Certains de mes voisins ont tout perdu, y compris des êtres chers. J'ai de la chance», poursuit Lucia tout en montrant la seule chose qui lui reste de sa maison: une photo dans son téléphone portable.

Les histoires des personnes qui ont survécu au conflit font alterner espoir et désespoir. Au-delà des fractures ethniques, religieuses ou nationales, et en dépit des terribles souffrances qui sont devenues la norme, la soif pour l'éducation, enracinée dans une foi indéfectible dans des lendemains meilleurs, demeure vivante.

Le Service Jésuite des Réfugiés répond aux demandes d'éducation pour les réfugiés et le déplacés depuis 1992. Le JRS a commencé par ouvrir des écoles dans les camps de réfugiés au nord de l'Ouganda avant d'étendre son travail pour améliorer l'accès à l'éducation dans quatre sites du Sud Soudan.

Flora fait partie des réfugiés qui ont fui en Ouganda, où elle a habité et a été scolarisée, de 1992 à 1993. Aujourd'hui, elle travaille en tant que coordinatrice adjointe à l'éducation pour le JRS à Maban. Le JRS a œuvré en faveur des réfugiés qui ont réinstallés dans la  communauté de Maban après avoir fui l'état du Nil Bleu au Soudan, mais aussi des communautés locales qui ont accueilli les réfugiés et des communautés de déplacés. L'aide a pris la forme programmes de formation pour les enseignants, de cours d'alphabétisation pour les adultes, de programmes psychosociaux, et bien d'autres services encore.

«Les réfugiés sont traumatisés. Ils ont été chassés de leurs maisons et en l'absence d'aide et de protection, ils ne peuvent que vivre dans l'insécurité sans jamais se sentir chez eux. Mais s'ils peuvent avoir accès à l'éducation ils peuvent espérer voir leurs vies s'améliorer une fois la paix revenue. C'est toute la différence», a déclaré Flora;

Le JRS travaille à étendre les programmes éducatifs à Yambio, Sud Soudan, en formant les enseignants, en aidant les filles à accéder à l'éducation, en construisant des écoles pour les rapatriés et pour les populations déplacées.

Le travail dans ces deux localités est pour le moins précaire. Le Sud Soudan arrive au cinquième rang des pays du monde réputés dangereux pour les travailleurs humanitaires. A Maban, le JRS a évacué son personnel par deux fois en 20174, et expérimenté une reprise de la violence en 2015. Yambio, relativement calme dans le passé, a récemment subi une flambée de violence qui a provoqué d'autres déplacements internes de population.

Toutefois, dans ces deux localités, le JRS propose aux enfants et aux adultes des lieux où apprendre, le prix à payer pour nourrir l'espoir d'un avenir meilleur.

Toujours dans cette ligne, le JRS étendra bientôt son projet de Maban en reprenant un centre de formation permanente occupé, jusqu'à très récemment, par des forces armées. Dans ce centre, le JRS espère pouvoir proposer des cours d'Anglais, des formations professionnelles, et des cours d'informatique – voire le programme du Jesuit Commons Higher Education at the Margins, un programme d'études universitaires en ligne.

En plus de tout cela, le JRS ouvrira une école maternelle dans un camp pour personnes déplacées situé non loin de Juba, la capitale du pays, et peuplé exclusivement de femmes et d'enfants qui n'ont pratiquement aucun accès à l'éducation. Au début de l'année 2016, le JRS prévoit de retourner à Adjumani, la capitale de l'Ouganda, où il rénovera les locaux d'une école secondaire et plus tard comblera les lacunes en matière d'éducation. L'impact de tels programmes apparaît clairement dans les contributions apportées par des gens comme Lucia et Flora, qui ont bénéficié de l'éducation pendant leurs années d'exil.

«Sans éducation, les personnes souffrent encore plus. Cette guerre est due à l'ignorance. Si les gens avaient reçu une éducation la situation n'aurait jamais atteint ce point. C'est l'éducation des jeunes générations qui apportera la paix au Sud Soudan», a déclaré Lucia. En dépit des circonstances difficiles, elle a pu étudier pour devenir praticien de santé, et aujourd'hui elle exerce le métier de magasinier dans une pharmacie située dans un dispensaire géré par une ONG.

Le Directeur de projet du JRS Maban acquiesce.

«Suite à la guerre, à cause des déplacements, la majorité des Sud Soudanais n'ont pas eu accès à l'éducation, pas plus qu'ils n'ont pu comprendre les raisons de cette guerre … Ce qui a permis aux élites, du Nord comme du Sud, d'instrumentaliser les gens, de les envoyer sur les champs de bataille, de se faire tuer, de se faire massacrer sans véritable raison. Espérons que si nous arrivons à investir dans l'éducation, l'avenir sera meilleur car les gens seront moins enclins à porter un fusil et à tuer d'autres personnes qu'ils ne l'ont été dans le passé», a déclaré le père Pau.

Le gouvernement sud soudanais ayant utilisé la plupart de ses ressources financières pour la guerre et il a négligé les enfants du pays, et n'a pas fourni ne serait-ce que l'éducation de base à la majorité de la population. Dans le seul état du Nil Supérieur, on estime que 63 pour cent des écoles sont occupées par les forces armées, sachant que très souvent les enseignants n'ont pas été payés depuis des mois.

«Les enseignants sont seuls, ils ne sont pas soutenus par le gouvernement… Nous devons les soutenir, leur donner les moyens, c'est là que se trouve l'espoir pour l'éducation à Maban», a déclaré Alvar Sanchez SJ, coordinateur de l'éducation à Maban.

Les conséquences des combats et du manque de soutien sont claires: le Sud Soudan compte le plus grand nombre d'analphabètes au monde. Seuls deux pour cent des enfants qui devraient être scolarisés dans le secondaire sont inscrits dans une école. Ceux qui ont accès à l'école voient souvent leurs études perturbées par l'insécurité ambiante et le manque de nourriture. Cela fait deux ans de suite que les élèves du primaire n'ont pas pu passer les examens nationaux de fin d'études dans l'état du Nil Supérieur. Ils ont réussi à les passer en 2015, sachant que les copies ont fait les frais d'un regain de violence à Malakal où elles ont été brûlées, laissant une génération d'enfants confrontée à la fin de leur rêve de terminer le cycle d'éducation primaire.

«La sécurité est un réel problème. A peu près tous les deux mois, la violence empêche les enfants de venir à l'école. Les enfants n'ont pas les éléments de base pour étudier, tels que des livres. La nourriture et l'eau potable manquent. Or, tout ceci est indispensable pour faire de bonnes études», a déclaré Abuolela, un réfugié qui enseigne à Maban. Il fait partie de la centaine d'enseignants du primaire formée par le JRS en Anglais, en sciences de la méthodologie, etc.

En dépit de ces difficultés, ces réfugiés utilisent l'éducation pour protester contre l'injustice.

«J'ai choisi d'être enseignante pour aider les enfants et la génération montante à avancer… Lorsque je vois les résultats de mes élèves je suis heureuse parce que je sais qu'ils seront à même de savoir quels sont leurs droits», a déclaré Leila, une autre réfugiée enseignante à Maban.



«Si nos grands-pères avaient bénéficié de l'éducation et s'il en avait été de même pour leurs enfants, nous ne serions pas là où nous en sommes aujourd'hui. Nous ne serions pas des réfugiés», a-t-elle ajouté.

Cette violence cyclique risque de se propager aux générations futures dans la mesure où, pour un grand nombre d'entre eux, l'éducation demeure du domaine du rêve inatteignable. D'après l'UNICEF , 70 dix pour cent des enfants sud soudanais âgés de 6 à 17 ans n'ont jamais mis les pieds dans une salle de classe et 9.000 enfants ont été recrutés dans divers groupes armés.

En plus de favoriser l'accès à l'éducation, le gouvernement sud soudanais doit donner la priorité à la paix structurelle à long terme si la violence, l'insécurité alimentaire et les déplacements de millions de personnes devaient continuer.

La signature du nouvel accord de paix en août dernier, qui met en œuvre l'arrêt immédiat des combats, le partage du pouvoir politique et la création d'une commission pour la vérité, la réconciliation et la guérison chargée de rendre justice pour les atrocités commises, représente un pas dans la bonne direction. Ceci dit, les leaders des deux camps doivent s'engager en faveur de la mise en œuvre de cet accord si on veut que les vies soient réellement protégées. Trop d'accords de paix et de cessez-le-feu sont restés lettre morte.

«Le travail qui attend la communauté humanitaire – au même titre que les dirigeants sud soudanais – est immense. Il faut établir une paix durable pour que les cultures poussent, que les étudiants étudient, que des vies soient sauvées et que les réfugiés rentrent chez eux», a déclaré Béatrice Gikonyo, Responsable de l'Advocacy au sein du JRS Afrique de l'Est.

Bien que les agences humanitaires et la communauté internationale se soient mobilisées pour atténuer les conséquences de la violence au Sud Soudan, il reste encore beaucoup à faire pour garantir à la majorité des habitants une nourriture adéquate, l'éducation ou la protection. Le Programme Alimentaire Mondial est toujours à court d'argent: il lui manque 163,4 millions de dollars pour l'exercice 2015, ce qui se traduit par une réduction de 30 pour dans les rations alimentaires des réfugiés, tandis que d'autres agences ne peuvent continuer à faire face aux besoins sans cesse croissants des personnes en détresse.

Le Service Jésuite des Réfugiés continuera à mobiliser ses ressources et ses capacités d'advocacy pour réduire les effets à long terme de ce conflit en favorisant les efforts en faveur de l'éducation dans le Sud Soudan d'aujourd'hui. Les écoles fournissent la stabilité dont ont besoin les enfants pour faire face aux pertes, à la peur, au stress, à la violence subies pendant les temps de crise. La scolarisation met les enfants à l'abri du danger, les protège contre les risques, y compris ceux engendrés par la violence sexiste, le recrutement dans les groupes armés, le travail des enfants et les mariages précoces.

L'éducation peut aussi contribuer à la construction de la paix et engendrer le développement de sociétés plus résilientes et plus soudées. Grâce à l'éducation, un enfant peut mieux développer son propre potentiel et contribuer pleinement à la croissance, à la force et à la stabilité de la société dans laquelle il évolue.

L'accès à l'école et à une éducation de qualité est la priorité des priorités pour tous les enfants et tous les jeunes affectés par la guerre, dans la mesure où c'est un droit humain fondamental et qui conditionne l'avenir de leurs communautés. C'est pour cela que le JRS défend le droit à l'éducation en temps d'urgence et dans le long terme et se prononce en faveur de l'accès à l'éducation pour tous les jeunes et les enfants affectés par la guerre.

Le JRS propose des actions

  •  Au Sud Soudan, les partis en guerre doivent mettre en œuvre les accords de paix signés en août 2015, restaurer la stabilité qui assurera un avenir plus sûr aux Sud Soudanais, y compris le respect des droits humains fondamentaux et parmi ces derniers le droit à l'éducation.
  • La communauté internationale doit faire en sorte que les ressources nécessaires soient fournies et qu'elles soient utilisées pour la construction de structures administratives et d'infrastructures nécessaires au développement et à la durabilité des services dont a besoin le peuple du Sud Soudan. Ce qui comprend la poursuite du financement des activités menées par les agences internationales, comme par exemple le HCR, l'agence des Nations Unies pour les Réfugiés, le Programme Alimentaire Mondial, et UNMISS (la Mission des Nations Unies au Sud Soudan), jusqu'à ce que le gouvernement du Sud Soudan soit en capacité d'assumer la pleine responsabilité en matière de sécurité et de bien-être de la population. 
  • Le gouvernement du Sud Soudan doit investir dans le long terme dans l'éducation de qualité qui rassemble les enfants appartenant à des groupes ethniques différents. Ceci passe par le paiement des salaires des enseignants, la préservation et l'entretien des écoles, et l'allocation de fonds suffisants pour l'éducation, en particulier au niveau secondaire et universitaire.
  • Les agences humanitaires gouvernementales et les agences non-gouvernementales internationales doivent protéger les déplacés qui vivent actuellement dans des installations de fortune avec un accès limité à l'eau potable et à la nourriture, en particulier les enfants qui sont toujours exposés au risque d'enrôlement forcé dans les forces armées ou à la violence sexuelle. 

Angela Wells, JRS Eastern Africa Communications Officer