République Centrafricaine: Une guerre interminable, méconnue
08 février 2017

(Le Service Jésuite des Réfugiés)
Je connais ce silence, celui d'après les balles, celui qui précède le récit des atrocités, celui qui élit domicile dans je ne sais pas quel grainier de l'âme.
Bambari, 8 février 2017 - Depuis plusieurs mois à Bambari nous entendons souvent parler du "Personnel essentiel / Personnel non-essentiel". Nouvelles catégories humaines, surprenantes. Dictées par les spécialistes du monde humanitaire. Nous faisons partie du «personnel non essentiel», ces gens à qui on peut délocaliser en cas d'urgence, quand redoublent les combats, ou les annonces de combats, quand la population reste effrayée de voir partir les ONG dans les avions de la ONU alors qu´ils restent là, à attendre l'ennemi qui, peut-être attaquera, ou peut-être n´attaquera pas. Et tandis que les uns partent vers des lieux plus confortables, les autres, de nouveau en route, la maison au dos, engrossent les chiffres des déplacés entassés dans des camps d'ignominie ou des morts en chemin.

En décembre, le personnel non-essentiel a quitté Bambari pour un mois. Triste, pauvre et interminable guerre que celle de la RCA: des groupes rebelles qu'aujourd'hui s'allient et demain se séparent, qui font et refont leurs alliances en trouvant de nouveaux ennemis, à la conquête d'un terrain riche en diamants, or et bétail bovin. Les bœufs ont plus de valeur que les personnes, les diamants plus que les enfants.

De retour à Bambari, nous avons trouvé des paysages désolés dans certains villages environnants: maisons brûlées, des milliers de personnes nouvellement déplacées dormant à la belle étoile, des enfants affamés, ça se dit facilement, des " enfants affamés», des femmes violées, comme ça, tout court, des «femmes violées»… et des gestes de tendresse touchants, comme celui du chef du village qui, après avoir vu tripler sa population, et sans aucun secours en vue, rassemble son peuple et lui dit, "de retour de la plantation, chacun apportera un tubercule pour les déplacés de Bakala." A force de tubercules s'écrit l'histoire des essentiels.

Je connais ce silence, celui d'après les balles, celui qui précède le récit des atrocités, celui qui élit domicile dans je ne sais pas quel grainier de l'âme. C'est le silence que nous entendons lorsque les gens racontent leur vécu: qu'ils ont mis dans une école 25 jeunes et les ont fusillés, qu'ils ont dû les enterrer de force, à l'instant même, dans une fosse commune et, comme les rebelles voulaient vite terminer la besogne, ils ont dû bruler les cadavres, qu'ils ne leur ont pas permis d'enterrer leurs morts, qu'ils ont vu un cochon qui mangeait des humains, qu'elle fut amenée dans un coin et violée mais, qu'auparavant, ils avaient tiré sur les pieds de son frère pour qu'il leur laisse tranquilles, que les rebelles l'avaient demandé de coucher avec eux mais elle avait répondu que non, qu'elle avait un mari mais, eux, qu'ils avaient des armes, que regarde, mon petit dort, mais non pas parce qu'il a sommeil, mais parce qu'il a faim, que j'ai laissé à Bakala mon grand frère car il ne pouvait pas marcher, les nuits, en cachette, je rentre dans le village, lui apporte un peu à manger et je retourne ici, que mon mari, en écoutant le bruits des armes, est sorti en vitesse dans une direction et moi dans une autre et maintenant nous sommes séparés alors que je vais bientôt accoucher, que mon fils a répudié sa femme violée et je ne sais pas où il se trouve, que les Casques bleues ont tout vu mais ils n'ont rien fait, que je vais que mon fils aille à l'école mais il n'y a pas d'école, que nous dormons à même le sol, que nous n'avons pu rien prendre et nous n'avons rien...

Des récits de l'ignominie, de l'opprobre humain.

Et le moment de la reconstruction arrive, le moment de continuer à vivre.

Nous voici, accompagnant cette population comme nous pouvons, sans pouvoir grande chose, avec beaucoup de questions et peu de réponses, par moments, répétant à l'intérieur le poème du croyant: «Qu'est-ce que l'homme pour que tu penses à lui, l'être humain pour lui donner de pouvoir ?... tu le coronas de gloire et dignité» (Ps. 8)… et rêvant de la si lointaine et désirée dignité, pour tous. 

JRS participe dans les missions d´évaluation qu´OCHA organise avec d´autres Agences UN et ONG. C´est une autre manière d´accompagner, servir et défendre. Nous voulons que les dégâts que cette guerre occasionne sur le système éducatif soient aussi connus. Nous pourrions écrire des pages et des pages sur ces dégâts... un prochain article. 

Teodora Corral, Directrice projet JRS Bambari





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