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France: est-ce la même planète?
21 mai 2014

La réalité de Paris, comme Mohammed l'appelle, est une vie difficile pour les demandeurs d'asile qui luttent pour surmonter les traumatismes et faire face à la confusion de la bureaucratie et au manque de services de base. (Andy Ash/JRS)
Maintenant que je suis en France, je n'arrive pas à accepter l'idée que la Syrie soit sur la même planète.
Paris, 21 mai 2014 – Molly Mullen du JRS International voulait interviewer Mohammed à propos de l'hébergement provisoire qu'il a trouvé à Paris grâce au Réseau Welcome. Au lieu de cela, elle a écouté la profonde frustration et la tristesse des réfugiés qui cherchent asile en Europe.

Mohammed était furieux quand il est entré dans le bureau du JRS pour notre entrevue. «je ne veux rien dire devant la caméra qui puisse donner envie aux réfugiés de venir en France», a-t-il dit. Il marchait de long en large et aucun de nous cinq présents dans le bureau n'avait l'intention de l'arrêter. Son ton et son attitude laissaient penser que nous ne pourrions le convaincre et j'imaginais donc que l'entrevue allait être ajournée.

J'étais allée en France pour mieux connaître le Réseau Welcome géré par le JRS, qui met en relation des réfugiés comme Mohammed avec des familles ou des congrégations religieuses françaises qui leur offrent un toit.

Mais ce jour-là, Mohammed, un journaliste et écrivain palestinien qui a récemment fui sa maison en Syrie, n'avait pas envie de parler de cela parce qu'il n'avait pas la sensation d'avoir bénéficié de quoi que ce soit. Il voulait parler de «la réalité de Paris» et il m'a permis d'enregistrer et d'écrire à condition qu'il s'agisse de la vérité. «Les personnes n'ont pas d'espace dans leurs pensées pour les réfugiés», a-t-il dit. «Ce n'est pas leur responsabilité de penser à mes problèmes, elles ont déjà les leurs».

Mohammed semblait isolé du reste du monde, sous son manteau et son écharpe, les yeux et les cheveux noirs à peine visibles sous sa casquette. «Je ne veux pas qu'on ait de la peine pour moi. Même si je vis dans la rue, je ne veux pas de pitié. La famille chez laquelle je suis maintenant est une belle famille, ce sont des personnes de coeur, mais ce n'est pas leur responsabilité de s'occuper de mes problèmes.»

Mohammed a dit qu'il était né sous une mauvaise étoile parce que déjà à la naissance il était réfugié, il n'a jamais vécu en Palestine – 10 ans en Lybie, 16 ans en Syrie et une année au Liban: «J'ai toujours été ‘l'autre'.» Par le passé, quand il rencontrait de gros problèmes dans la vie, il écrivait à ce sujet, aidé par sa capacité à s'exprimer à travers une longue prose sarcastique. Maintenant... rien.

«Quand je suis venu ici, je ne pouvais pas écrire, je n'avais pas d'espace dans mon esprit pour écrire. Quand nous écrivons, nous transformons quelque chose de matériel en images ou en métaphores. Tu as la réalité autour de toi, mais ton cerveau n'arrive pas à la transformer», a-t-il expliqué.

«Maintenant que je suis en France, je n'arrive pas à accepter l'idée que la Syrie soit sur la même planète. Je n'arrive pas à accepter de voir un homme dans la rue qui va au travail et au même moment quelqu'un en Syrie fuit une bombe, un missile, un avion ou autre chose. Est-ce la même planète?»

Entretemps, Mohammed s'était assis, mais il était frustré parce qu'expliquer sa situation à des personnes n'ayant aucune expérience de la guerre ou du processus de demande d'asile était comme parler à un mur. En France, a-t-il dit, tout le processus de demande d'asile est en français, et le simple fait d'organiser et de présenter la demande d'asile est un travail à temps plein.

Que se passe-t-il demain? «Tu dois aller au bureau administratif à cinq heure du matin et y rester toute la journée. Ensuite tu dois attendre pour l'entretien. Tu dois te procurer une adresse où recevoir le courrier. Tu dois trouver un endroit où demeurer. Tu dois trouver une assistance médicale et en même temps tu es supposé apprendre le français. Quand?»

Le JRS fait son possible pour aider, en offrant des cours de français, un toit pour certains, une assistance pour s'orienter et organiser les documents, mais quels sont les autres besoins? Un collègue a posé à Mohammed celle qui en fait allait être la dernière question à laquelle il allait répondre. Qu'est-ce qui te servirait pour être au moins en partie satisfait? «Je ne peux pas être satisfait à 100 % alors que ma famille est encore làbas.

Je voudrais pouvoir dormir sans craindre ce qui m'arrivera le lendemain. Je voudrais avoir de l'espace pour écrire, apprendre des choses nouvelles, avoir les problèmes que les personnes normales ont comme discuter avec son chef, je voudrais passer du temps avec ma copine et discuter de son parfum ou de la couleur de ses cheveux, je voudrais entendre les feux d'artifice sans penser aux bombes et aux coups de feu... Je parlais avec ma famille sur Skype il y a une semaine, ma mère et mon père étaient en face de moi. Ils étaient en train de parler mais je «n'entendais» pas. Je ne pouvais pas...» La voix de Mohammed s'est éteinte et il a détourné le regard.

«Je suis désolé, pouvons-nous faire une pause? Je vais fumer une cigarette.» Et l'entretien s'est arrêté là.

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