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Malte: Ne renvoyez pas les migrants en Libye
10 avril 2015

Un peu de repos sur le pont d'un bateau patrouilleur des forces armées de Malte (AFM) en juillet 2013, après avoir été secourus d'un bateau en détresse qui, parti de la Libye, tentait d'atteindre l'Europe.
The full report "Beyond imagination: asylum seekers testify to life in Libya" is available here.
Mais si la tactique de sceller les frontières de la Libye a du sens du point de vue de l'Union européenne, en fait ce n'est rien de moins qu'une parodie des droits fondamentaux des migrants.
Valletta, 10 avril 2015 – Le 9 juillet 2013, les médias ont appris que le gouvernement avait planifié de renvoyer un groupe de demandeurs d'asile somaliens en Libye par vol charter Air Malta.

Les demandeurs d'asile venaient d'arriver en Europe, à Malte, par bateau; ils étaient quelques-uns des milliers de personnes qui entreprennent de dangereux voyages en mer Méditerranée pour chercher de la protection en Europe, et qui font ainsi partie de ce qu'on appelle la «crise des migrations irrégulières.»

Ils ont été sauvés à la dernière minute quand la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) a pris une décision provisoire contre  leur retour, en réponse à une demande urgente présentée tôt dans la journée par une coalition d'ONG locales, dont le Service Jésuite des Réfugiés.

Par la suite, le gouvernement a insisté sur le fait qu'aucune décision finale sur le renvoi des demandeurs d'asile en Libye n'avait vraiment été prise, et que cette option était l'une de plusieurs qui étaient – et sont encore – sur la table.

La regrettable décision du gouvernement de ne pas même examiner ce qui était clairement un refoulement a été controversée, condamnée dans le pays et à l'étranger. Un refoulement aurait été clairement illégal, une négation complète de l'esprit et de la lettre des obligations internationales de Malte. S'ils étaient retournés en Libye, les Somaliens auraient véritablement risqué de subir un traitement inhumain, cruel et dégradant et auraient été dans l'impossibilité d'exercer leur droit de présenter une demande d'asile.

La Libye peut-elle participer à la solution? Depuis lors, le gouvernement maltais a insisté, en plus d'une occasion, sur le fait que la Libye devrait être vue non pas comme une partie du problème des migrations irrégulières mais comme une partie essentielle de la solution.

En théorie, cette approche a du sens pour Malte, ainsi que pour l'Italie. Ces deux pays se battent pour  s'accommoder des ondes d'immigrants africains qui partent de la Libye et aboutissent sur leurs côtes  dans des vaisseaux surpeuplés, pour demander l'asile. L'UNHCR, l'organisation des Nations Unies pour les réfugiés, indique qu'environ 23.000 personnes, surtout des Africains, ont tenté de quitter la Libye par bateau en 2013, soit trois fois le nombre de 2012.

Le garde-côtes libyen a dit que 2.200 migrants avaient été arrêtés en mer en deux mois à peine, en 2013. Préoccupée par le nombre de migrants et les horribles et fréquents accidents en mer, l'Union Européenne aide à former des garde-côtes patrouilleurs libyens et à élaborer un système pour contrôler les 2000 kilomètres libyens de côtes.

Mais si la tactique de sceller les frontières de la Libye a du sens du point de vue de l'Union européenne, en fait ce n'est rien de moins qu'une parodie des droits fondamentaux des migrants. Même si l'enthousiasme de contrôler les côtes de la Libye s'accompagnait d'autant d'empressement pour aider le pays à construire et appliquer des systèmes décents de migration et d'asile, qui n'existent pas à présent, la vérité est que la Libye n'est aujourd'hui aucunement prête à garantir les droits humains de quiconque, encore moins de ceux d'étrangers.
 
La Libye reste très instable. Plus de deux ans après le renversement du dictateur Muammar Kadhafi, la Libye est encore en proie à des violences et à de l'instabilité politique. Une raison fondamentale de cette situation est que le gouvernement n'a pas réussi  à désarmer un ensemble de milices bien armées, généralement formées durant et après le soulèvement contre Kadhafi. Le pays est plein d'armes, et les assassinats ciblés, les enlèvements et les affrontements tribaux sont courants.

Les milices sont rapidement entrées dans le vide sécuritaire laissé par de faibles institutions d'Etat, l'armée et la police. Ces milices contrôlent de grandes parties du territoire, et certaines brigades ont pris sur elles de garantir la sécurité du pays en recourant, pour y arriver, à des pratiques totalement illégales telles que arrêt arbitraire, détention illimitée et torture. Si certains groupes sont sanctionnés par l'Etat, d'autres opèrent complètement hors-la-loi,  assumant à la fois «les rôles de police, procureurs, juges et geôliers», comme le formule l'Internatonal Crisis Group.

Les migrants et les demandeurs d'asile courent de grands risques. Dans ce scénario sans loi, les migrants sont spécialement vulnérables, en particulier les Africains subsahariens Noirs. Ceux qui ont fui leur pays à cause de la guerre et des persécutions n'ont pratiquement pas de chances de demander l'asile en Libye. Ils souffrent de maltraitance raciste, qui est très répandue; ils sont criminalisés parce qu'ils entrent dans le pays sans avoir les papiers voulus; ils sont systématiquement poursuivis et détenus dans de très mauvaises conditions; ils sont exploités en travaux forcés.

Quelques milices en ont fait leur «mission» de s'attaquer à la migration, encouragés par la xénophobie, des craintes mal placées de maladies, et des préoccupations de sécurité. Ils emprisonnent les migrants dans des camps qui étaient utilisés pour le même objectif au temps de Kadhafi, et ont ouvert de nouveaux camps de fortune.
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La réalité sur le terrain ne laisse pas de place pour un avenir prévisible, Malte ne peut pas renvoyer les migrants en Libye – agir ainsi serait comme les envoyer à l'enfer.

Il est certain que les alliés de la Libye, Malte inclus, devraient aider le gouvernement naissant et la société civile à renforcer les forces de sécurité légales et à œuvrer en faveur de la création et de la mise en place d'un système de justice et de politiques équitables qui puissent vraiment protéger les droits humains.

Mais tandis que tous travaillent ensemble pour parvenir à la situation idéale, cet idéal est tout ce qui va rester encore pour très longtemps. Que la Libye ait signé un accord international, ce qui est louable en soi, sera de loin insuffisant pour garantir des changement de toute urgence nécessaires sur le terrain. Jusqu'à ce que des améliorations radicales et mesurables soient réalisées dans la sécurité et la gouvernance de la Libye, ce sera un endroit très dangereux pour migrants, demandeurs d'asile et réfugiés, en particulier ceux qui sont d'origine africaine subsaharienne.

Nous utilisons les mots «migrants» ou «demandeurs d'asile» pour décrire ceux que les trafiquants envoient clandestinement par bateau de Libye à Malte. Nous voulons toutefois insister sur le fait que même si les gens sont étiquetés comme migrants, demandeurs d'asile, réfugiés… ils ne devraient jamais être renvoyés dans un pays où ils risquent de devoir subir un traitement inhumain et dégradant et d'être punis, et où leurs droits fondamentaux sont ignorés. La plupart des migrants sont, en fait, des demandeurs d'asile. A la première occasion, ils remplissent une demande de protection internationale. En 2012, 1890 migrants sont arrivés en bateau à Malte. Seulement 52 n'ont pas fait de demande d'asile. Cette année-là, 78% de tous les demandeurs d'asile  ont obtenu quelque forme de protection, et 9% supplémentaires le statut provisoire. Les Somaliens constituaient 86 % de ceux qui ont obtenu la protection internationale, suivis par les Erythréens.

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