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Syrie: un martyr pour les chrétiens et les musulmans
07 avril 2016

Père Frans Van der Lugt SJ tient compagnie à des Syriens dans leur maison à Homs, Syrie. (Service Jésuite des Réfugiés)
«Je ne tente pas de les aider par l'analyse de leurs problèmes, qui vont de soi et ne trouveront pas de solution ici. Je les écoute et leur donne autant de nourriture que possible.»

Beyrouth, 7 avril 2016 – «Je ne vois pas de chrétiens ou de musulmans. Avant tout, je vois des êtres humains.» - Père Frans Van der Lugt SJ. Homs, située à l'ouest de la Syrie, est la troisième plus grande ville après Alep et Damas. Sa population est formée d'Arabes, de musulmans sunnites, d'alaouites et de chrétiens, et la ville comprend un nombre de mosquées et d'églises historiques, reflétant la diversité religieuse de la Syrie. Aujourd'hui Homs est une ville dévastée: bombardée, rongée et meurtrie par cinq années d'une sanglante guerre civile. 

Des milliers de personnes ont abandonné leurs foyers pour Damas ou pour l'étranger, et nombreux furent ceux à mourir. Parmi ceux qui sont restés dans les ruines d'une ville fantôme aux bâtiments squelettiques décharnés par les bombardements, règne un sentiment de désespoir, de ne pas savoir que faire et où aller. Les enfants sourient mais la peur qui les pétrit est palpable: ceux âgés de cinq ans ou moins n'ont connu que la guerre. Les jeunes discutent sans but, à la recherche  d'échappatoires à ce monde sans espoir. Les adultes sont toujours imperméables à toute discussion sensée. Nombre d'entre eux désirent simplement s'éveiller de ce qu'ils espèrent être un mauvais rêve. La tragédie qui domine leur existence est, hélas, bien réelle ! 

On note pourtant bien un changement d'humeur, autant chez les jeunes que chez les adultes,  lorsque est mentionné un certain homme:  Le père Frans Van der Lugt SJ. Leurs regards s'illuminent, et la nostalgie les envahit alors qu'ils se remémorent la personne et le message de ce remarquable être humain; parce qu'il vit encore dans leurs cœurs et leur mémoire, certains sentent l'arrivée de nouveaux lendemains ! 

Mais qui fut «Abouna Frans», tel qu'on l'appelait avec affection ? Père Frans Van der Lugt était un prêtre jésuite néerlandais qui dédia sa vie au peuple syrien; lors de l'éclatement de la guerre civile en 2011, son choix fut de rester dans le pays et d'endurer les privations et les terreurs, tant aux côtés des musulmans que des chrétiens. Il naquit le 10 avril 1938 à La Haye, Pays-Bas, rejoignit les Jésuites en 1959 et se rendit au Moyen-Orient sept ans plus tard. Excepté pour d'une courte pause afin d'achever un doctorat en psychologie, il passa toute sa vie en Syrie à partir de 1976. A Homs, il fonda l'Institut Al-Arad, où des enfants avec handicap, de toutes les religions et de tous les groupes ethniques trouvèrent un foyer de chaleur et de tolérance.

Le crépuscule de sa vie fut cependant bouleversé par la guerre civile. Alors que les combats s'intensifiaient, le père Frans déménagea dans une résidence jésuite à Boustan Al-Diwan (le centre-ville). Là, il partagea les peines des habitants locaux et refusa de partir, même quand cette partie de la ville continua à être bombardée de tous les côtés. Il ne fallut pas longtemps pour que son centre devienne une maison pour ceux qui n'avaient plus nulle part où aller: musulmans et chrétiens; hommes et femmes; vieux et jeunes. C'était un havre pour eux, et le père Frans était leur refuge. Son message à tous était porteur d'espoir: de miséricorde, de réconciliation, de justice et de paix ! Ecouter les récits de ceux l'ayant connu, lui, sa chaleur, son amour, le courage de se «donner de tout son être» à ceux dans le besoin, toucherait même une personne sans cœur. 

Du fait de la présence de rebelles dans la vieille ville, le quartier était assiégé. Aucune arrivée de nourriture, ni la possibilité de rentrer ou de sortir. Alors que la vie continuait relativement «normalement» à quelques rues de là dans les zones sous contrôle gouvernemental, la famine entraînait des morts dans l'enclave rebelle. Fr Frans trouvait sa subsistance dans les olives et les bouillons assaisonnés d'herbes trouvées dans la rue. 

«Les gens dans la rue ont des visages faibles et jaunis», déclara-t-il à un journaliste. «Leurs corps sont affaiblis et ont perdu de leur vigueur.» Sa formation de psychologue lui permit de tenir compte de l'augmentation des maladies mentales chez les assiégés: «Je ne tente pas de les aider par l'analyse de leurs problèmes, qui vont de soi et ne trouveront pas de solution ici. Je les écoute et leur donne autant de nourriture que possible.»

Le père Frans était un guérisseur – il toucha les esprits brisés d'un peuple éprouvé; il ne se prenait pas en compte. Si quelqu'un se trouvait être physiquement malade, il faisait de son mieux avec le peu qu'il avait pour soigner cette personne. Soulager la souffrance mentale et spirituelle des autres était son fort. Ils venaient pour ses conseils et ses directions quand ils étaient dépassés par la brutalité qui les entourait. 

D'une façon tragiquement ironique, il fut abattu par balles lors de la Journée Mondiale de la Santé, le 7 avril 2014, par ceux qui avaient jugé que ce guérisseur n'avait pas le droit de guérir Homs et le reste de la Syrie. Cet événement survint trois jours avant son 76ème anniversaire. A l'annonce de sa mort, musulmans et chrétiens se rassemblèrent en dépit des hostilités pour l'enterrer dans l'enceinte du Centre Jésuite. 

Le père Frans est aujourd'hui vénéré comme un saint par les musulmans et les chrétiens. Sa tombe est visitée par des gens de tous horizons. Ils prient pour lui, lui demandent d'intercéder avec son créateur pour que triomphent la justice, la vérité, la paix et la sécurité en Syrie et ailleurs au Moyen-Orient. Jamais ils n'oublieront ses mots: «Le peuple syrien m'a tant donné, tant de bonté, d'inspiration et tout ce qu'ils possédaient. Si le peuple syrien souffre à présent, je désire partager ses peines et ses difficultés.» 

Ce qu'il fit pleinement: il vécut avec eux, et mourut pour eux. 

Le 9 avril 2014, le pape François déclara durant l'audience générale à Rome, «lundi dernier à Homs en Syrie, le père Frans Van der Lugt, un de mes confrères Jésuite néerlandais, a été assassiné à l'âge de 75 ans. Il s'installa en Syrie il y a 50 ans de cela et fit toujours le bien autour de lui, avec amour. Il était de ce fait aimé et porté en haute estime, autant par les chrétiens que par les musulmans. 

 «Son meurtre brutal m'a profondément perturbé, et me fait encore une fois penser aux nombreuses personnes qui souffrent et meurent dans ce pays tourmenté, ma bien-aimée Syrie, qui depuis trop longtemps est la proie d'un sanglant conflit continuant à semer la mort et la destruction. Mes pensées vont également aux nombreuses personnes ayant été capturées, chrétiens, musulmans, Syriens et d'autres nationalités, entre autres des évêques et des prêtres. Implorons le Seigneur pour leur retour prochain auprès des êtres qui leur sont chers, leurs familles et leurs communautés. 

 «De tout mon cœur je vous invite à vous joindre à ma prière pour la paix en Syrie et dans la région, et je lance un vibrant appel aux dirigeants syriens et à la communauté internationale: je vous en prie, faites taire les armes, mettez fin à la violence ! Plus de guerre ! Plus de destruction ! Puisse les lois humanitaires être respectées, puissent les personnes nécessitant l'aide humanitaire recevoir les soins nécessaires et puisse la paix désirée être atteinte par le dialogue et la réconciliation.»

Le 10 février 2014 le blog «Erasmus» du journal The Economist publia un article puissant sur le père Frans, intitulé 'A Voice Crying in the Wilderness' parlant du courage qu'il employa à montrer au monde la douleur, la faim et la souffrance des personnes autour de lui; un homme qui ne déserterait jamais son peuple. Le blog «Erasmus» eut, deux mois plus tard, ces très émouvantes paroles, «En restant au cœur d'Homs assiégée lors de sa prise par des rebelles incluant des militants islamistes puis durant le siège gouvernemental, il offrit son aide à toutes les victimes du conflit – et adressa un certain ressentiment général envers tous les belligérants. 

Il risqua sciemment sa vie en restant à un endroit où des islamistes rebelles étaient actifs; mais il fut également témoin des conséquences cruelles du siège en refusant de partir alors qu'il aurait été si facile de le faire, et que personne ne l'en aurait blâmé. Sa façon de voir les choses était que toute victime civile est digne de compassion, et que les combattants des deux camps ont tous leur part de responsabilité. Une vérité qui vaut la peine que l'on meure pour elle – et allant un peu plus loin qu'un dialogue religieux.» 

Dans un monde écartelé par la violence, la haine, la discrimination et la discorde par de puissants intérêts particuliers qui font tout en leur pouvoir pour détruire les vies de mortels ordinaires, le père Frans est une lueur d'espoir; pas seulement pour le peuple Syrien – à qui il sacrifia sa vie – mais pour chaque personne qui aspire à une nouvelle aube et de meilleurs lendemains. Il fut infatigable dans son combat pour apporter ces meilleurs «lendemains» à son peuple. Il n'y réussit pas. Malgré le désespoir et la peur étreignant leurs existences, nombreux sont ceux, à Homs et ailleurs en Syrie, qui restent convaincus que sont martyr ne sera pas en vain. 

- Père Cédric Prakash SJ, responsable de communication e de l'advocacy, Service Jésuite des Réfugiés, Moyen-Orient et Afrique du Nord.



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