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Libye-Italie: l'autre itinéraire, une traversée de l'enfer
14 avril 2016

Des femmes sub-sahariennes assises sur le pont du navire MV Phoenix du Migrant Offshore Aid Station (MOAS). Le Phoenix, dont l'équipage est composé de membres de l'ONG Médecins Sans Frontières (MSF) et du MOAS, est le premier vaisseau issu de fonds privés à effectuer des opération de sauvetage dans la Méditerranée. (Darrin Zammit Lupi / JRS Europe).
Imaginez un instant traverser tout cet enfer, parvenir à y échapper, et se faire refuser l'entrée ou tout simplement ignorer en étant pourtant parvenu à destination au prix de tant de souffrances.

Catania, le 14 avril 2016 — «Plus jamais je ne retournerai en Somalie.» La ferme détermination de Yasmin de ne plus revenir dans son pays d'origine est plus que justifiée. Cette fille de 19 ans dut fuir pour échapper aux avances malvenues d'un membre du groupe terroriste Al-Shabbaab. Refuser n'est pas une option. «Quelqu'un d'Al-Shabbaab voulait épouser une de mes amies, et son père refusa. Père et fille furent tous deux exécutés.»

Yasmin s'embarqua seule dans un voyage effroyablement risqué vers l'Europe, traversant le désert du Sahara et la Libye, qui sont des pièges mortels pour les réfugiés. La traversée fut particulièrement éprouvante pour Yasmin, dont les jambes avaient été estropiées deux ans auparavant lorsque sa maison à Mogadiscio fut prise dans un feu croisé entre l'armée et Al-Shabbaab. 

Yasmin risqua sa vie pour atteindre l'Italie. Quand elle y parvint, elle n'eut même pas l'occasion de faire sa demande d'asile. Sitôt débarquée à Lampedusa début 2016, on lui donna un formulaire à remplir, contenant une liste des raisons potentielles de son voyage. Yasmin cocha innocemment «travail». Apparemment «asile» n'était pas spécifiquement mentionné - encore eut-il fallu que Yasmin arrive à exprimer ses besoins aussi spécifiquement. Elle reçut ensuite un document statuant que puisqu'elle ne formulait pas le désir de demander l'asile, on lui donnait sept jours pour quitter le pays. 

Yasmin se retrouva à la rue sur l'île italienne de Sicile, son seul ordre d'expulsion en poche. Plusieurs jours plus tard, Sofia, une Somalienne plus âgée, rencontra Yasmin et une compatriote également de dix-neuf ans, à la gare de Catania. Elles étaient en pleurs. 

Les deux jeunes femmes avaient vécu dans la rue sans savoir où aller ni que faire. Bien qu'Amina n'avait pas été officiellement expulsée d'Italie, on l'avait reçue avec indifférence à son arrivée. N'ayant pas expressément rempli une demande d'asile, elle fut abandonnée par le système et complètement laissée à son sort. Comme le Centre Jésuite des Réfugiés est connu dans toute l'Italie, Sofia emmena Yasmin et Amina au Centre Astalli, où elles furent immédiatement prises en charge et reçurent une assistance légale. 

Yasmin n'est pas la seule d'entre les réfugiés à parvenir en Italie pour être immédiatement sommée de repartir. La méthode qu'on appliqua pour elle et beaucoup d'autres est connue comme «respingimento differito» qu'on peut traduire en gros comme «refoulement retardé». Au final ce n'est qu'une autre façon de choisir radicalement et arbitrairement ce qui sépare les gens «méritants» de ceux «déméritants» d'une protection. 

Il semblerait que la décision -éventuelle- de rejet se base sur le formulaire que les migrants remplissent à l'arrivée sans aucune aide ni d'information. C'est ainsi que des gens ayant besoin de prise en charge et qui postuleraient sans hésitation, s'ils savaient comment, sont sommairement renvoyés. 

On m'a répété le même genre d'histoires ces dernières semaines tout le long de la route des Balkans que prennent la plupart des réfugiés pour l'Europe - une route qui devient de moins en moins passable de jour en jour. Je constate à présent que les réfugiés passant par l'itinéraire méditerranéen central, et qui arrivent le plus souvent en Italie, doivent également faire face à des mesures de résistance. 

L'itinéraire méditerranéen central est long et dangereux, particulièrement pour les réfugiés en provenance d'Afrique subsaharienne, qui sont les plus nombreux à l'utiliser. Au début du mois de mars de cette année, plus de 9000 d'entre eux sont arrivés en Italie; 97 sont morts dans la tentative. 2015 a été l'année la plus meurtrière pour les réfugiés traversant la Méditerranée, et une large majorité d'entre les morts répertoriées, 2892, se sont produites sur cet itinéraire. 

Yasmin et Amina ont survécu mais furent complètement traumatisée par leur traversée du désert du Sahara et de la Libye. Il fallut un an à Yasmin et un an et demi à Amina pour s'extirper de cette épreuve. Les passeurs du Sahara les gardèrent captives pour de l'argent. Les parents de Yasmin lui avaient déjà donné tout ce qu'ils avaient pour son voyage mais les contrebandiers exigeaient plus. Amina ne possédant strictement rien, les contrebandiers la torturèrent régulièrement. «Je pleurais 24 heures par jour, tous les jours,» nous dit-elle. 

Amina a pleuré alors qu'elle me parlait, aussi, au point qu'elle put à peine formuler ses mots. Elle plongeait son visage dans les replis de son foulard, laissant échapper une parole de temps à autre. Elle dévoila spontanément les cicatrices qui lardent son corps: celle-ci provenant d'un passage à tabac, celle-là de chocs électriques, et celle-ci - une marque sur la peau entre le pouce et l'index - d'un couteau. 

Alors qu'elle se remémorait les horreurs qu'elle s'était fait infliger, Amina répétait sans cesse: «Je n'ai pas de mère, pas de père, je suis seule.»

Toute abandonnée qu'elle était, Amina reçut de l'aide de réfugiés somaliens qui payèrent les contrebandiers pour son voyage; chacun contribua quelque chose à sa rançon. Mais à son arrivée en Libye, le calvaire d'Amina continua. Elle fut emprisonnée à deux reprises, la seconde fois après le naufrage de son bateau pour l'Europe. Quarante personnes y périrent. Les survivants furent ramenés en Libye, détenus et violemment battus pour avoir osé s'enfuir du pays. 

Yasmin fut également violentée après avoir essayé de s'enfuir du lieu où elle était détenue en Libye. Elle y passa huit mois. Elle ne fut libérée que lorsque la délégation d'une organisation internationale découvrit la jeune et faible délaissée dans cet endroit, et parvint à l'en faire sortir. 

Les détails de son expérience dans le désert et en Libye me sont bien trop familiers, ayant dû écouter tant de récits d'agonie de tant de réfugiés, et ce dès l'évocation des contrebandiers du désert rançonnant des réfugiés et les torturant pour obtenir le plus d'argent possible.

Cette pratique détestable se retrouve dans toute la Libye, un endroit effrayant et sans loi où les réfugiés sans défense sont des cibles faciles pour l'extortion et l'exploitation. Ceux d'entre eux qui ne sont pas arrêtés ou capturés au moins une fois ont bien de la chance. Il n'st pas toujours clair de savoir par qui ils se font arrêter. Comme m'a dit un réfugié, «Comment le savoir? Il y a tellement de Libyens portant des uniformes et des armes.» Les bandes criminelles faisant du trafic humain sont des coupables assurés. Cependant, le gouvernement officiel de Libye, du fait de son département luttant contre l'immigration illégale, détient des milliers de «ressortissants étrangers sans-papiers» pour des durées indéterminées dans au mois 15 centres du pays, où ceux-ci doivent endurer la torture et d'autres épouvantables traitements. 

Imaginez un instant traverser tout cet enfer, parvenir à y échapper, et se faire refuser l'entrée ou tout simplement ignorer en étant pourtant parvenu à destination au prix de tant de souffrances. Pour Yasmin et Amina, c'est presque la dernière goutte. Ayant été incapables de faire une demande d'asile officielle, elles ne furent pas placées dans un centre officiel de réception, où elles pourraient vivre dans un confort relatif. Elles ont pour le moins trouvé une place dans un centre ONG, mais ce refuge de fortune est loin d'être idéal. 

Riccardo Campochiaro, avocat JRS à Catania, fait pression pour leur obtenir le droit d'asile dès que possible, mais dit que cela prendra encore deux mois pour des raisons bureaucratiques. Il ajoute qu'il est arrivé que les autorités accordent l'asile à des personnes s'étant vu octroyer un document de «refoulement retardé».

Entretemps, Riccardo et d'autres avocats font opiniâtrement appel à toutes les affaires en cours. Il dit: «Nous avons prévenu les autorités que nous ferons appel à tout «refoulement retardé» ici à Catania. Nous faisons appel pour le motif que ces gens n'ont pas été suffisamment informés de la façon de faire leur demande d'asile, ou même d'ailleurs sur ce qu'est le droit d'asile. La question étant: vous êtes venus faire une demande d'asile, pourquoi ne pas l'avoir faite? Le processus doit intégrer quelqu'un qui leur explique ce qu'est le droit d'asile, et leur demande s'ils le désirent ou non.» 

Le dévouement de Riccardo et ses collègues envers leurs clients réfugiés est admirable. Mais la procédure est longue, et de nombreux réfugiés finissent par renoncer à attendre plus longtemps et disparaissent discrètement pour continuer leur voyage vers l'Europe, sans aucune reconnaissance ou soutien. 

Yasmin et Amina attendent patiemment. Elles gardent le même discours, à savoir qu'elles désirent essentiellement un document leur conférant une protection, pas qui les refoule. 

«Je ferai tout le nécessaire pour rester ici,» dit Amina. «Je veux un document, et je veux un travail pour aider mes frères et soeurs en Somalie. Ils n'ont personne, nous n'avons ni père ni mère.»

 Espérons que les deux jeunes femmes obtiennent la protection dont elles ont tellement besoin, et parviendront à reconstruire leurs vies brisées, pièce après pièce. Dieu sait qu'elles méritent toute l'aide qu'elles peuvent obtenir, et pas cet accueil misérable qu'elles ont reçu. 

—Danielle Vella, JRS International


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