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Italie: Je ne suis allé nulle part, donc à quoi ça sert?
15 octobre 2014

La femme et les deux enfants de Kofi sont morts alors qu'ils traversaient la Méditerranée pour le rejoindre en Europe. (Oscar Spooner/Service Jésuite des Réfugiés).
JRS report: Rescued – What next? Protection seekers stranded in Sicily
Soccorsi e poi? Voci di rifugiati arrivati in Sicilia
Même s'ils avaient obtenu ce si important papier leur conférant protection ou autorisation de séjour en Italie, ils n'avaient pas de travail stable, pas de logement qu'ils pouvaient appeler chez-moi, ils ne se sentaient pas vraiment partie de la communauté…et avaient renoncé à voir leurs rêves réalisés.
Sicile, 8 octobre 2014 – Ce sont les yeux de Kofi qui ont laissé l'impression la plus durable. Grands, noirs et tristes, pleins de larmes, ils nous aidaient à comprendre ses mots, simples et répétitifs en eux-mêmes.

«Je suis trop stressé, je veux libérer mon esprit, parce que j'ai trop de stress, je suis trop tendu,» répétait-il. Jeune-homme de Gambie, Kofi était - comme tant de réfugiés et migrants de force - victime de circonstances qui avaient échappé à son contrôle. Après son arrivée en Sicile, il a essayé d'aller en Suisse, mais a été renvoyé en Italie en application aux accords de Dublin. Sa femme et ses deux enfants de six ans et deux ans, sont morts noyés dans la Méditerranée alors qu'ils essayaient de le rejoindre en Europe.

«J'étais un type joyeux, toujours de bonne humeur et qui blaguait tout le temps, mais maintenant j'ai vraiment changé. Je ne peux plus rire et sourire comme je le faisais. Si je pouvais au moins avoir une autre famille, au moins un enfant, comme ça je pourrais recommencer», dit Kofi.

Kofi était au bord d'un désespoir engourdissant qui menaçait d'absorber toutes ses réserves de force, énergie et espoir. Nous avons vu ce désespoir chez d'autres demandeurs d'asile et réfugiés en Sicile. Quelquefois, plus longtemps ils avaient été là, et plus profond était leur désespoir, parce qu'ils voyaient qu'ils n'allaient nulle part. Même s'ils avaient obtenu ce si important papier leur conférant protection ou autorisation de séjour en Italie, ils n'avaient pas de travail stable, pas de logement qu'ils pouvaient appeler chez-moi, ils ne se sentaient pas vraiment partie de la communauté…et avaient renoncé à voir leurs rêves réalisés.

Ceux qui n'étaient en Sicile que depuis plusieurs mois (et non depuis des années), se cramponnaient farouchement à l'espoir – si je réussis à avoir mes papiers, je serai OK. Même Kofi, malgré sa tragédie personnelle, restait attaché à un brin d'espoir qu'il pourrait recommencer sa vie.

En commun avec les réfugiés du monde entier, les personnes que nous avons rencontrées recelaient un traumatisme provenant des expériences vécues, exacerbé par ce désœuvrement forcé, et s'inquiétaient constamment pour leurs familles dans leurs pays. Ils étaient frustrés par la lenteur des procédures pour l'obtention d'asile, et de dépendre des décisions et de la bonne volonté d'autres personnes pour toute chose, du repas quotidien aux précieux papiers dont ils avaient tellement besoin. Tous ceux que nous avons interviewés n'étaient toutefois pas négatifs. Quelques-uns étaient optimistes et joyeux tandis que d'autres avaient la réaction «d'attendre pour voir.» Ici, nous avons vu des sourires et de l'espoir ou au moins un semblant de sérénité.

De quelque façon qu'il ressentaient leur sort, pratiquement tous les demandeurs d'asile et réfugiés montraient deux sentiments que nous avons trouvés émouvants: le premier est l'indestructible croyance dans l'Europe comme étant La Mecque de la paix, des droits humains et de la démocratie – même s'ils s'étaient sentis déçus par la manière dont ils avaient été traités ici – et le deuxième une chaleureuse gratitude à l'égard des Italiens pour les avoir secourus en mer et pour l'hospitalité fournie.

Témoignages

Abdul: «Nous remercions les Italiens parce qu'ils nous hébergent dans un endroit paisible et cela est merveilleux. Comprenez-moi: il n'y a pas d'endroit meilleur que chez soi, si vous n'avez pas de problème dans votre pays, alors vous ne partez pas. Nous sommes ici parce que nous avions un problème. Je suis trop stressé, je sens que je deviens plus inutile chaque jour. Je ne réussis même pas à parler la langue, mon esprit n'est pas ici, comment pourrais-je apprendre si mon esprit n'est pas avec moi? J'ai deux enfants, mais je ne les ai pas vus depuis que j'ai quitté mon pays il y a deux ans, ils ne parlaient pas encore, alors. Quelquefois ils nous donnent des cartes téléphonique, mais ce n'est pas assez de temps pour parler. Si je pouvais au moins appeler ma famille, cela calmerait mon esprit.»

Matthieu:
«Ici vous n'êtes pas avec vos parents, vous n'êtes pas avec votre famille, vous ne savez pas ce qui leur arrive et ils ne savent pas ce qui se passe pour vous, et donc nous pensons tout le temps les uns aux autres, et nous nous inquiétons.»
                                                                                                            
Issouf: «Vous avez des problèmes chez vous et puis vous avez aussi des problèmes ici de nouveau, qu'est-ce que vous pouvez faire? Rappelez-vous, nous sommes tous ici parce que nous avons des problèmes dans notre pays. Personne ne partirait sans cela. Donc, si je quitte mon foyer parce que j'ai un problème, vous êtes censés vous occuper de moi comme si j'étais dans mon pays. Je voudrais souligner les efforts des Italiens parce qu'ils essayent vraiment d'aider les migrants qui arrivent en bateau. Sans eux, certainement beaucoup plus de personnes seraient mortes.

Abraham: «J'ai quitté l'Afghanistan après que deux de mes deux frères eurent été tués. Ma maison a été détruite. Le magasin de mon père a été incendié et rien n'est resté. Je ne veux pas me rappeler comment mes frères ont été tués, je vous en prie, ne me le demandez pas. J'ai traversé l'Iran, la Turquie et la Grèce. J'ai passé deux ans et demi sur les routes, traversant les montagnes à pied, voyageant à cheval, sur des camions, par bateau. De ceux qui étaient avec moi, beaucoup sont morts. La première fois que j'ai essayé de passer de Turquie en Grèce, nous étions 24 au total, et nous avons été expulsés. La deuxième fois, le bateau a coulé et seulement sept ont survécu. Moi aussi je suis tombé à l'eau et un policier grec m'a sauvé. Finalement je suis arrivé en Italie et puis d'ici je suis allé en Norvège, en France, en Allemagne et en Belgique. J'ai demandé l'asile en Norvège mais ils ont rejeté ma demande.

«Donc je suis revenu en Italie. Je veux être ok, je veux avoir un meilleur avenir, pas un mauvais, sans problèmes, sans crainte. Mais chaque jour, mon cœur soufre. Je n'ai pas de nouvelles de ma famille depuis sept mois. Quand j'appelle mes parents, ils pleurent et je pleure, je ne réussis même pas à parler. Qu'est-ce que nous pouvons faire? Quand je suis seul, je pleure, je me rappelle de tout, les personnes étendues par terre, mortes, mes frères, mes amis qui se noyaient dans la mer ou suffoquaient dans le camion au fond du cargo parce qu'il n'y avait pas assez d'espace. Je voudrais être heureux, mais je pense tout le temps à ces choses. Je veux une vie tranquille pour ma famille et pour moi, mais cela n'a jamais été comme ça. Cela n'a jamais été bon, jamais depuis le jour où je suis né, quand des bombes tombaient sur ma maison. J'espère que l'avenir sera meilleur, mais je ne le vois pas encore.»

Jawad: «J'étais de famille aisée en Afghanistan. Je suis parti parce que les talibans m'ont torturé; ils ont tiré sur moi et m'ont cassé les dents. C'est pour ça que j'ai quitté mon pays, pour trouver la paix, aller de l'avant. Mais il n'y a rien, je me sens comme quelqu'un qui est à la dérive au milieu de nulle part et que je vais rester comme ça toute ma vie. Je ne peux pas rentrer dans mon pays, mais je veux y aller, qu'ils me tuent ou non. Qu'est-ce que je peux faire ici? Traîner dans les rues jour et nuit? J'ai beaucoup maigri cette dernière année; je n'ai jamais été aussi maigre. Ma tête ne fonctionne plus, je pense nuit et jour, je pense, en grinçant des dents. Ce n'est pas une vie à vivre. Je suis fatigué de ma vie, je le jure, je me brûle comme ça je ne penserai plus parce que je ne le supporte plus.

«Je n'ai pas d'espoir pour mon avenir en Italie. Je pensais qu'une fois obtenu mes papiers je pourrais étudier, mais rien n'est arrivé. Au bout de sept ans, mes mains sont encore liées, je ne suis allé nulle part, donc à quoi ça sert? Je ne me préoccupe plus pour ma vie maintenant, je suis fatigué. J'ai perdu sept ans, je ne pouvais pas faire des études, je ne pouvais pas travailler, alors pourquoi me donner des papiers? Je me sens tout à fait désespéré maintenant. Je ne veux pas parler, pas même un seul mot. Je veux rester seul dans un endroit où personne ne peut me parler.»